Dans les années 1980, il fut l'un de ces journalistes pionniers à faire découvrir les musiques africaines aux lecteurs de Libération. A l'époque, il crée le label Cobalt puis, en 1989, le festival Africolor. Il fête la vingtième édition de cet évènement phare, et sa démarche s'affirme plus militante que jamais. Comment la réalité artistique, économique et sociale d'un festival lié aux musiques africaines en Ile-de-France a-t-elle évolué en deux décennies? A la fin des années quatre-vingt, je surfais sur la vague africaine. Lancer Africolor semblait alors une aventure presque « branchée ». Aujourd’hui, la France s’est refermée sur elle-même et l’Afrique fait peur. Nous surfons plutôt sur la « crise » : crise culturelle, économique, industrielle et politique. L’Etat se désengage de la culture, les subventions rétrécissent comme peau de chagrin, le disque agonise et le durcissement de la politique d’immigration touche tous les jeunes artistes africains dans leurs demandes de visas. Il reste pourtant stupéfiant de constater l’énorme fossé entre politiques et public : un nombre croissant de curieux et d’amateurs à chaque concert viennent contredire un autisme de plus en plus fort au niveau institutionnel. D’un côté, une connaissance de plus en plus fine de toutes ces musiques ainsi qu’un énorme appétit d’échange; de l’autre, la fermeture des portes. Pour sa part, Africolor poursuit une programmation innovante, continue d’aller à l’encontre des musiciens du continent africain, et se tourne encore plus résolument vers le partage. Comment s'exprime l'implication politique liée à un tel évènement? L’implication politique devient de plus en plus concrète, comme pour l’obtention de visas par exemple. Elle s’exprime aussi par des tentatives de remise en cause du travail des acteurs culturels. Un exemple récent m’a particulièrement frappé, avec l’arrivée envisagée de la Comédie Française à la MC93 de Bobigny. C’est tout à fait révélateur du rôle des politiques : la Maire de Bobigny – communiste, le Conseil Général – socialiste, et la Ministre de la Culture sortent un beau lapin blanc de leur chapeau et l’équipe de la MC93 n’est même pas au courant de cette option après trente ans de travail exemplaire sur le territoire ! C’est incroyable et on a l’impression que désormais cela peut arriver à tout moment. L’Etat se désengage financièrement tout en dictant sa loi et le local veut régenter ! Pour les acteurs de la culture dans un département où l’artistique primait, c’est une sacrée douche froide. Notre propre implication politique est donc toute simple : continuer à mettre l’artistique au poste de commande, tout faire pour inviter des artistes novateurs au festival et susciter des rencontres fortes entre musiciens, mais aussi entre les publics, ceux de la communauté comme tous les mélomanes qui aiment l’aventure. Quels sont, selon vous, les plus graves dangers de la politique d'immigration actuellement menée en Europe? C’est évidemment très grave car ce repli, ce retour à la fumeuse « identité nationale » nous rappelle de très mauvais souvenirs… Au niveau musical, cela peut vite se traduire par un assèchement pur et simple. A force de voir les mêmes artistes, à force d’entendre seulement les « stars » vieillissantes, celles qui ont le visa d’un an de libre circulation, on arrivera vite au nivellement de l’écoute. Il suffit de lire la programmation impersonnelle de bon nombre de festivals pour comprendre ! Avec d’autres complices, Africolor lutte joyeusement contre le formatage, et l’extension du désert sahélien à la musique. Quelle est, pour vous, l'étendue de l'influence des musiques traditionnelles africaines sur le paysage musical mondial ? Je ne peux répondre que par une banalité. Elle est primordiale et considérable ! Un exemple : Bamako voit débarquer aujourd’hui des centaines de jeunes musiciens européens et américains qui viennent apprendre les instruments traditionnels et se confronter aux musiciens locaux. C’est la même chose à Essaouira pour les musiques gnawas ou à Lagos avec l’afrobeat. Les sonorités africaines font aujourd’hui totalement partie de la culture de tout jeune musicien qui se respecte. Quel est l'état de la création musicale africaine contemporaine ? Il n’y pas « une » création musicale africaine contemporaine, mais des milliers d’artistes sur un continent immense et totalement diversifié, qui se bougent et cherchent des langages de la même manière qu’un musicien de Memphis ou de Marseille. La scène rap en particulier devient un relais passionnant pour l’évolution du genre. Africolor reflète cette création. Qu’est ce qui vous a étonné ces dernières années ?
J’ai été surpris par la demande croissante des artistes d’ici pour aller à la rencontre de leurs homologues africains. En vingt ans, nous sommes passés du pillage des rythmes nègres à la tentative de monter des répertoires originaux. Sauter du paternalisme à la création, c’est énorme ! Une évolution que nous percevons au quotidien.
Un an après la disparition de Mamadou Konté, Africa Fête souffle ses trente bougies. Quelles réflexions cela vous inspire-t-il ? Mamadou a été l’un de mes guides africains lorsque j’étais journaliste à Libération. Ensemble, nous avons organisé le premier concert de Youssou N’Dour à Paris avec des lutteurs sénégalais en première partie. C’était il y a plus de vingt ans ! Quand j’ai lancé Africolor, il a cru un moment que nous allions entrer en concurrence, mais nous avons essayé rapidement de dépasser cela. Un an après sa disparition, je me dis qu’il faut que je transmette encore plus pour qu’Africolor perdure comme Africa Fête. Le compositeur et producteur Hector Zazou vient de disparaître. Quel rôle a-t-il joué dans le rapprochement des cultures? J’étais un peu loin de sa logique artistique du moment, mais Hector Zazou a joué un vrai rôle de passeur au début des années quatre-vingt, comme Jean-François Bizot dans Actuel ou les journalistes musicaux de Libération. Le duo Zazou-Bikaye, lancé en 1983, a marqué un tournant dans la relation musicale à l’Afrique. Avec le fameux album Noir et blanc, Zazou se lançait dans une superbe expérience en matière de fusion afro-électronique : un choc frontal entre les chants d'Afrique centrale, interprétés par le congolais Bony Bikaye à la voix coq et miel, et rythmiques électro-analogiques (le numérique n’était pas encore né). C’était l’époque du décloisonnement et de la découverte : Zazou a été l’artisan de rencontres qui ont permis au grand public de commencer à faire ses gammes sur des genres musicaux largement méconnus. Quels conseils donneriez-vous à un jeune artiste? Un seul : ne pas penser en fonction des soit disant goûts du public. Jouer la musique de son quartier, de son village ou de son immeuble plutôt que d’essayer de passer à tout prix à la radio. Quelle association, initiative privée ou publique à l’origine d’actions qui vous sont chères, aimeriez-vous faire découvrir à nos lecteurs? RSF, Réseau Education sans Frontières, initiative la plus exemplaire pour moi en France. Elle s’appuie sur le courage et la ténacité de chacun pour le soutien aux sans-papiers, avec un esprit de résistance et d’ouverture qui me bluffe. Je suis resté un peu idéaliste : les frontières me « gavent » à tout point de vue, artistiquement et politiquement. Une association qui défend énergiquement le « sans frontière », je trouve cela tonique !
Benjamin MiNiMuM
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